Je manque de temps.

Je rentre en vitesse dans mon appartement en lançant de coups de pieds mes souliers à travers le salon. L’atterrissage de l’un se fait disgracieusement sur le mur trop vert des anciens locataires et l’autre sur le ventre de la locataire actuelle. Ma coloc. Pas voulu, l’avais pas vu. Elle se sort la tête de sous les couvertes et les coussins empilés sur son petit corps de fille en forme et me fais un ouatte de phoque des yeux. Elle est pas fâchée. Elle est même pas énervée. Elle est juste curieuse de l’empressement de mon retrait pédestre.

‘Date tinder’ que je lui dis en guise d’explication. Pas besoin de plus de mots entre elle et moi, elle me dépasse déjà en route pour me trouver de quoi me mettre sur le dos.  Je suis à bout de souffle, j’ai couru de l’école au travail du travail à l’appart et dans 20 minutes je dois être cute pi sentir bon à un resto trop lounge à mon goût à 25 minutes à pied de chez moi. 15 en uber, s’il y en a un de proche, chose rare dans mon coin. En bref je suis déjà en retard.

Je manque de temps.

Je suis de mauvaise humeur, les mauvaises journées s’accumulent surchargées de cours qui me font pas tant tripper d’une job qui sent la friture et de rendez-vous pas galants avec des gars qui me foutent jamais de l’électricité dans le corps. Je cours tout le temps mais je sais jamais trop dans quelle direction. Je me reconnais pas j’aime pas ce que je fais je sais pas si j’me suis déjà connu en fait.

Ça va être lourd comme date parce que la première affaire qu’il va me demander s’il est pas égocentrique c’est Parle moi de toi. Et live là, je saurai pas quoi dire.

Entre les études la job que j’aime pas la recherche de job que j’aimerais les gars que j’aime pas la recherche de gars que j’aimerais la vie peu sociale la famille je manque toujours de temps.

Je m’arrête deux secondes pour respirer que me voilà en retard sur tout. Ironiquement, souvent en retard pour mon cours de yoga. C’est con comme ça.

Je le sais pas comment les autres font pour tout faire pi marcher pour se rendre aux choses de leur vie. Surtout je sais pas quand est-ce qu’ils ont appris à se connaître eux. Certains diront mais non tout le monde court tout le monde se cherche dans le fond ils sont malheureux mais j’ai pas envie d’assumer qu’ils sont malheureux ils ont l’air bien et ils ont l’air à beaucoup moins nager en petit chien dans le creux que moi dans ma quête de soi. Alors comment ils ont fait, est-ce qu’ils se sont levés un matin et se sont dit eureka dans ma vie je serai (optométriste) et je vivrai en union libre avec (Henri)? Si c’est comme ça que ça se passe est-ce qu’il existe un algorithme qui pourrait prédire à quel moment je me connaîtrai? Parce que jusqu’à présent je manque de temps pour le faire, j’ai des factures à payer qui sont pressantes ça fait que j’ai moyen le temps d’attendre que les places cool engagent pour envoyer mes CVs donc je prends ce qui passe, puis quand les places cool finissent par engager j’ai pas l’expérience parce que j’étais trop occupée à sauter sur les jobs sans importance parce que les bills me pesaient fort sur la vessie, quand faut payer faut payer.

J’arrive pas à devenir bonne dans rien aussi parce que pour devenir bonne dans quelque chose il faut du temps pi à moins d’avoir commencé super tôt le ballet jazz, bin tu peux pas devenir danseuse. Des fois j’ai l’impression que la première job et la première activité parascolaire de tout le monde définit leur futur genre le gars du conseil étudiant au secondaire qui travaille au parlement et la fille qui faisait de la peinture à 7 ans qui vient d’exposer des sculptures dans le vieux montréal. Du vrai monde que je connais que je vois passer sur mon instagram qui ont l’air à s’être bien trouvé depuis longtemps, tout concorde. Moi quand j’étais petite je passais mes étés au chalet pi mes soirs de semaines au parc j’avais aucun talent particulier et mes parents avaient pas les sous pour me faire faire pleins de trucs payants le soir genre les cours de piano la gymnastique et la nage synchronisée. Ma première job était dans un Subway ça fait qu’à part être super bonne pour organiser mes sandwichs j’ai pas développé grand-chose de pertinent à ma quête de vie en ce moment.

Faudrait que je me connaisse mieux, que je sache ce que je veux. Apparemment, c’est la base de tout apprendre à se connaître. Sans ça ce serait comme tenter de faire un casse-tête sans pièce de contour, c’est un processus sans structure un passe-temps pas plaisant. Sans se connaître on court les jobbines on essaie des hobbies qui finalement ne nous ressemblent pas alors on se retrouve quelques années plus tard avec aucune idée d’où aller et un besoin de plus en plus grand d’utiliser nos nouvelles habiletés dans la vie future autrement quelle belle perte de temps. Et ça devient de plus en plus compliqué de trouver ce qui te ressemble, quand t’as pas trop d’idées, tout en rentabilisant les mois les années d’essai erreur qui permettrait en même temps de juxtaposer un certain talent pour la couture, la course à pied, les fichiers excels et la sociologie. Ce serait plaisant savoir qu’en bout de ligne tout a été rentable. Le problème c’est qu’à force de pas savoir faire ton casse-tête de vie les morceaux s’éparpillent et tu te cherches de plus en plus loin. Ça fait peur. Des fois j’ai envie d’essayer un truc genre apprendre à faire du montage vidéo parce que peut-être dans le fond ce qui me plairait c’est une carrière en cinéma mais j’arrive pas à me lancer, sachant que si je me lance il va falloir que j’investisse le temps que j’ai déjà pas et là ça devient difficile commencer quetchose à mon âge j’ai pas envie de me retrouver à la mi-trentaine réceptionniste pour une compagnie de production dans le but de monter les échelons mais réaliser que finalement j’aime pas ça ou pire, que j’suis pourrie.

C’est con manquer de temps, c’est terrorisant aussi pi c’est difficile de juste faire fuck off je vais aller faire un cours de potterie pi je verrai après si je continue parce que je sais que les plus petites banales décisions du monde finissent par modeler ce que tu deviendras plus tard. C’est les micro-moments qui sont marquants, what if que je rencontre mon âme-sœur à ce fameux cours de potterie, mais what if que finalement mon âme sœur je l’aurais rencontré le même jour, même moment mais dans le cours de montage vidéo dans lequel j’suis pas allée parce que j’ai eu peur de mon futur de réceptionniste qui est à chier. Tu te dis sûrement eille calme toi, mais j’y arrive pas parce que je le sais tout ça, tu le sais sûrement tout ça toi aussi. Si je fais une rétrospective courte, si j’étais pas allée à la séance d’une heure d’orientation pas obligatoire dans mon cégep, j’aurais jamais rencontré ma meilleure amie avec qui j’aurais jamais emménagé qui m’aurait jamais présenté son frère qui aurait jamais pu me convaincre de faire le bac en sociologie. Sur une rencontre d’une heure qui m’a pas réellement orienté dans mon établissement scolaire parce que ça a toujours été compliqué pour moi trouver le foutu laboratoire de langue ou tu baragouines dans un microcasque des mots en anglais entouré de 30 autres unilingues qui baragouinent des mots anglais dans d’autres microcasques, ma vie a été complètement changée. Si ça avait pas été de cette heure-là, j’aurais peut-être habité dans une coloc cheap à Laval après un bac en tourisme, ou dans un condo du vieux-port avec un homme riche que j’aurais rencontré dans un 5 à 7 organisé par la faculté de droit, j’sais pô. C’est juste un exemple mais il y en a beaucoup d’autres tsé.

Ce que je sais par contre c’est que c’est tof en esti tenter n’importe quoi en sachant que ça peut changer ma vie, pour le meilleur et pour le pire. Ça serait plus facile prendre des petites pi grosses décisions si je me connaissais plus comme ça au moins j’aurais la conviction que ma vie va dans la bonne direction pi que j’suis pas en train de pitcher mes morceaux de casse-tête à bout de bras. Mais comme tu sais rendu maintenant, je manque de temps. Le temps que j’ai est inversement proportionnel au temps que j’aurai pour faire autre chose.

Il faut donc que je prenne le temps que j’ai pas pour apprendre à me connaître. C’est impératif.

 

Parle-moi de toi. C’est  la première question qu’il va me poser sur cette date pour laquelle j’ai pas le temps d’aller parce que je suis en retard dans mes applications de job, un travail de session et j’ai à peu près 167 heures de sommeil à rattraper no thanks à l’université.

Parle-moi de toi, qu’il me dirait. Et je lui répondrais non ça me gêne commencer, toi parle-moi de toi et s’en suivra un monologue qui me rappellera juste à quel point je sais pas quoi répondre à sa question existentielle brise-glace. Et sans le vouloir mon cerveau hyperactif pensera à tout ce que ma mère m’a toujours dit, qu’il fallait que je me connaisse, qu’il fallait que j’apprenne à m’aimer parce que sans se connaître ni s’aimer, on peut pas aimer les autres et si on le fait on le fait tout croche apparemment.

Puis aimer croche ça fait mal. Je le sais. Tous les autres avant ils m’ont brisé le cœur ou j’ai brisé le leur.

Je feel pas à avoir le cœur brisé, j’ai pas le temps pour le réparer.

Je fais signe à ma coloc d’arrêter de me friser les cheveux, je dépose mes pinceaux de face.

C’est super last minute, mais je pense que je vais canceller pi aller me coucher.

 

 

XX, Les Anodines

 

 

Photo par @mellire (instagram)  blog photo!

 

 

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