Les con-plexes pas-pire cons.

L’autre jour, on prenait de la crème glacée dans un parc. Chocolat-noir-noisette pour moi, pi bleue pour Jacqueline. Fait une coupe de fois que je lui dis que bleue, c’est pas vraiment une saveur, qui faudrait que ses papilles raccrochent un nom de fruit à la couleur, mais bon. Rien à faire. Bleue. (je choisis mes batailles) Y faisait chaud pour une fois, j’avais le front pas pire wet. C’était un niveau d’mouillage de front adéquat pour une fin juin.
Pas comme tous les autres jours de juin jusqu’ici, avec sueur sous zéro, ma p’tite tuque (comme si j’voulais être cute, mais dans l’fond j’ai juste vraiment frett) pi mes bottes d’automne dans les pieds. Pas normal, tu dis? De quoi donner des arguments aux imbéciles qui pensent que ça existe pas, le réchauffement climatique. Maudite. Bande. De tata.

(En passant, à date, on dirait que les saisons sont pas mal mélangées. Même la miss météo, qui est toujours toute à l’envers, s’entend avec le reste du monde pour le dire. On rencontre les trois quarts d’une année en une journée. Tu déjeunes avec le printemps, dînes avec l’été pi tu sors d’la job les deux pieds dans l’automne. J’ose même pas prononcer l’autre saison, au cas où…  Ça fait que, comme la mère nature, ma garde-robe est ‘super’ cohérente. Chandail de laine, shorts, bottillons, top de maillot. C’est fou comment une journée à 6 degrés de différence entre ton matin pi ta nuit ça te rend anti-fashion.)
Anyways, c’était l’été c’te jour-là, pour une fois. Toutes mes morceaux fittaient ensemble pi le soleil jouait dans la barbotteuse qu’il avait fait de ma face. J’dégoulinais un peu de partout, de ma crème glacée surtout, mais j’étais contente.

À côté de moi, mon outfit estival pi ma piscine de visage, y’avait mon amie Jacqueline, l’équivalente québécoise de Kate Hudson en robe jaune dans Comment perdre son mec en 10 jours. À défaut d’avoir la face toute reluisante-mouillée, ses pommettes rougissaient un peu et ses cheveux dorés ondulaient dans le vent comme mille rubans de gymnastiques artistiques. (Y’en a qui ont la chaleur plus flatteuse que d’autres.) Elle était rayonnante, comme ça, dans l’été, ma Jacqueline –  quoi que je dis ça, mais Jacqueline a jamais eu besoin de l’été pour rayonner. C’est une beauté qui a pas de saison. Est encore plus belle quand tu remarques que c’est le genre de fille qui se met à l’ombre pour être sûre que tout le monde ait du soleil. Ostifi. Ça marche pas, mais c’est fin pareil.— Intemporelle fine fine jacqueline. Entre elle et moi, c’est une éternelle histoire d’amour-haine, mais bin plus d’amour que de haine dans le fond. C’est juste que j’haïs ça aller dans des bars avec elle. J’deviens automatiquement l’amie accessoire, la porte d’entrée pour que les gars viennent dire allô pi se tester la confiance un peu, avant de subtilement aborder Jacqueline pi me laisser en tête à tête avec mon Gin-redbull. C’est pas tant flatteur, pi c’est contreproductif. Mon gin-redbull me donne la jasette, pi j’me retrouve avec personne à qui jaser. À part le barman, mais y’é payé pour. Vraiment pas tant flatteur, non. Mais s’correct. À part dans les bars, où est-ce que l’alcool me rend plus triss qu’autre chose d’être pas aussi chix d’la face pi gracieuse des bras qu’elle, je l’aime d’amour cette p’tite Jacqueline la. En plus, c’est mon meilleur public à vie. Elle rit de toutes mes jokes plates, pi elle embarque dans tous mes projets fous. Elle est belle, elle est fine, pi elle est parfaite ma Jacqueline.

Ça fait que, mon amie carte de mode pi moi la femme invisible-pour-les-gars-des-bars on était dans un parc pi on mangeait des crèmes glacées. On s’disait qui faisait bin trop chaud pi qu’on devait s’trouver des amis qui avaient des boats pour chiller toute l’été sur un lac, les pieds dans l’eau, avec de la bière d’in mains pi un gros selfie stick pour immortaliser à quel point on est tous cool égal dans un boat sur un lac l’été. Ou juste se trouver des amis qui ont une bébé piscine hors terre. (Des fois on fait semblant d’être réalistes) On se disait aussi fuck toute, on s’achète deux estik de gros bacs de recyclage, on les remplit d’eau pi on chill dedans sur notre balcon en envoyant la main comme des reines à tous les passants. Idée de feu, on était crampée raide. Tellement crampées que Jacqueline en a échappé toute sa boule de crème glacée sur sa cuisse droite.

Ça dégoulinait en tentacules de pieuvre bleu vers ses genoux. J’me suis mis les deux doigts dedans pour lui dessiner mon plus beau dessin de pénis. De l’art de cuisse de crème glacée bleue, c’est pas mature. Tout le monde sait ça. Ça m’a fait encore plus rire, genre que je riais comme un aspirateur asthmatique. (Pas mon plus beau profil sonore). Jacqueline-boucle-d’or a arrêté de rire d’un coup sec.
« R’garde pas! »

-Tu veux pas j’regarde ton p’tit pénis bleu? T’es dont bin pudique !

-Non niaiseuse, regarde pas mes genoux. Sont vraiment laittes.

Maudite affaire, un nouveau complexe sur la liste pas-pire intense de complexes de ma parfaite Jacqueline.

J’ai protesté une coupe de minutes, en lui disant que c’était tata de se trouver les genoux laites, qu’en plus de tous les genoux ses genoux étaient vraiment les plus chix, qu’ils pourraient être mannequins pour genoux, qu’elle avait pas d’affaire à aller s’ostraciser une partie du corps de même, que ça serait bien peu pratique de pas avoir de genoux…

Mais un complexe, c’est un complexe. Et j’étais clairement trop biaisée à ses yeux pour lui faire changer d’idées.

Ça fait que voilà, si je fais un bref décompte, en plus de ses genoux, ma Jacqueline aime pas son nez (trop croche), sa tache de naissance (en forme d’oéseau), son front (avec ridettes), sa veine dans le cou, son bébé muffin-top (sérieux c’est juste de la peau)… Elle passe des journées à s’analyser les plis de peau et à se créer de nouveaux défauts. Elle s’isole des partis, se dissèque la face. C’est con, con, con. Maudit complexes. Elle est rendue médecins spécialistes de con-plexes et elle arrive pas à apprécier son corps dans l’ensemble.

J’aimerais ça un jour lui prêter mes yeux pour qu’elle se voit plus clairement, qu’elle se rende compte que sa face est encore plus belle quand elle se déforme le temps d’un fou rire, que ses jambes sont plus sexys quand elles portent ses ptits shorts l’été, que son corps a des courbes de femmes pi qu’elle a l’air forte et confiante et fine et parfaite. J’aimerais surtout qu’elle se voit l’âme comme moi je la vois et qu’elle se rassure le cœur. Qu’elle arrête de s’observer les contours pi qu’elle se réévalue le contenant. Une énergie comme la sienne ça s’achète pas, ça se reproduit pas en chirurgie esthétique et tous les mannequins du monde (photoshoppés x 1000) pourront jamais dégager ce qu’elle dégage.

En attendant de pouvoir lui prêter mes yeux, j’pense que j’vais lui prêter mes lunettes. Ça aiderait peut-être.

Peut-être qu’a va se rendre compte aussi que ça a visuellement l’air fucking dégueu, sa crème glacée bleue.

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