Guerre des poils et petits laser

Je suis en retard.

Ça m’arrive vraiment pas souvent, je trouve ça super impoli le monde en retard. Ça me fait toujours sentir comme quoi leur temps est plus important que le mien pi c’est pas grave s’ils gaspillent mes minutes parce que les leurs comptent pour plus. C’est pire encore, quand j’apprends que leurs minutes se sont perdues à rien faire et ils ont même pas d’excuse pour m’avoir fait attendre au coin d’une rue à -10 degrés sans ma tuque (parce que météomédia prévoyait l’arrivée du printemps. Fuck you météomédia). C’est méga irrespectueux le retard, je trouve, et c’est la base de toutes bonnes relations en amour comme en affaire que de se valoriser les horaires des uns et des autres. C’est parce que j’aime tellement pas les retardataires que j’en suis une aujourd’hui. Dans les faits, j’étais prête pas mal trop d’avance au point où je trouvais ça indécent de me pointer à mon rendez-vous 25 minutes trop tôt. Pour passer le temps, j’ai écouté un vieil épisode de Friends celui où Ross se fait blanchir les dents tellement qu’il a le sourire fluorescent. Mon netflix a bogué juste assez qu’au lieu de me prendre 21 minutes, l’émission en a pris 24, j’ai cherché mes clés tombées sous mon divan une minute de trop et j’ai manqué l’autobus. Des autobus qui vont vers Verdun creux ça passe pas toutes les cinq minutes. Je connais mal Verdun, je suis allée juste une fois et j’avais hyperventilé dans les escaliers roulants du métro à réaliser que c’est le métro le plus profond sous terre ever (je suis un peu claustrophobe). Je connais mal le Grand Montréal en entier aussi si on est complètement honnête, à part ce qui se trouve entre rosemont et champs-de-mars proche des stations de métro. Ça me met un petit stress, l’idée de m’égarer dans la grand-ville. Surtout qu’aujourd’hui je m’en vais me perdre pour me faire brûler les poils du corps. J’ai une faible tolérance à la douleur. Je suis quelqu’un comme ça. Tout est stressant.

J’ai acheté un forfait d’un an d’épilation laser sur le site de rabais qui offre des rabais sur les rabais tellement souvent que tu te questionnes sur le véritable prix des choses. Qui peut se permettre de vendre ses trucs à 75% de réduction? À quel point tu charges trop à la base pour que ce rabais-là reste profitable comme affaire ?  Pour un an de brûlage jedi de mes racines de petits poils indésirables, ça me coûte moins qu’une paye hebdomadaire de la boutique de savons où je travaille. Une aubaine ! En faisant peu de calculs mentaux, j’arrive rapidement à la conclusion que c’est plus avantageux prendre un risque de guerre des étoiles pilaires que de m’acheter rasoirs par-dessus lames par-dessus lames par-dessus cire chaude par-dessus larmes (j’me brûle tout le temps). C’est cher maudit ! En plus, comme je suis paresseuse c’est pas mal rare que je demande au commis de la pharmacie de m’ouvrir les tiroirs à clés pour m’acheter des lames vénus-confort-plus qui fitte avec mon rasoir. Donc je rachète toujours le paquet de 40 p’tits rasoirs cheap jetables. Pourquoi ils sont pas sous clés eux? Ça reste un mystère. Chose certaine, c’est pas bon pour la planète. Mais désormais, merci à ce rabais de rabais, je serai environnementaliste économe du poil. Qui plus est, l’absence de gymnastique sur mon curriculum d’activité parascolaire crée une grosse barrière entre les bandes de cire et mon derrière de mollets. Avec ma flexibilité légendaire, je suis condamnée à être une femme-singe, humaine du devant, macaque de dos. Un miniwheat de poils. C’est pas sexy l’été.

Aujourd’hui ça cesse, si l’autobus finit par me conduire à bon port. À temps. Deux éléments indispensables à la réussite de l’opération. Jusqu’à présent, je suis pas certaine d’avoir ni l’un ni l’autre. Maudite clinique à l’autre bout de la ville.

J’active les données mobiles sur mon cellulaire, chose rare. Depuis une facture de 122,03$ de navigation d’applications internets que je savais pas vraiment comment fermer, j’ai développé des petites obsessions comme celle de vérifier 12 fois par jour l’appli conso mobile de vidéotron puis celle de toujours me mettre en mode avion. Je suis un peu frileuse de me désactiver le mode voyage. (En plus ça me donne toujours une bonne excuse pour pas répondre aux gens à qui j’ai pas envie de répondre vraiment mais ça on le dit pas trop fort okay? Good) Mais Verdun me force l’atterrissage du portable et google map m’avise que je suis à 12 minutes de ma destination. Mon horloge me confirme que j’en suis à 5 de mon rendez-vous. Ça va ça se gère ça s’explique, mine de rien. Ça passe, si on n’attrape pas toutes les lumières rouges. Comme je connais pas vraiment l’état du trafic de Verdun profond, je trace déjà mon chemin vers la sortie de l’autobus. Au dernier tournant avant la clinique épi-derma-brasion-passion-whatever avec des petites feuilles vertes à côté du logo, ça brasse un peu alors je m’agrippe fort fort aux trucs qui pendent du toit du bus, j’ai l’air de tarzan. Tarzane? Je sais pas. J’ai hâte de ne plus être une femme singe. Je sors vite en oubliant pas de dire merci au chauffeur. Ma grand-mère m’a fait remarquer un jour que chaque fois qu’on prend l’autobus, on met notre vie dans les mains de quelqu’un d’autre. Elle elle prie le bon dieu pour pas mourir. Moi je remercie le chauffeur de pas m’avoir tué. J’trouve ça logique.

J’entre en coup de vent dans la clinique qui sent un croisement entre la lavande, le windex et un vieux club piscine. Au moins ça sent propre. Je devais être la seule à avoir rendez-vous parce qu’on me demande pas mon nom avant de me relocaliser de la salle d’attente à une petite pièce où on m’indique de retirer « des linges qui serait dans la chemin » de « ma choix de zone à enlever le poilu». Avoir pas été aussi stressée, j’aurais ri. Garanti. Je me dénude « ma choix de zone de poilu » comme demandé et m’installe sur la grande feuille de papier déposée un peu croche sur la chaise qui a la shape, le look et le feel d’une chaise de dentiste, si j’allais chez le dentiste à moitié nue. Les cicatrices de mes feues dents de sagesse picotent un peu. Je pense à Ross dans Friends pi ses dents blanches aussi.

En attendant le bourreau de ma pilosité j’ai du temps libre pour réfléchir. Je remets en question mes choix de vie. Celui-ci particulièrement. Je me rappelle avoir lu quelque part sur un article qui traînait sur la page facebook de quelqu’un que j’ai pas vu depuis des lunes que la loi demande juste que ta machine soit certifiée avant d’aller brûler des racines pilaires, pas les gens qui l’utilisent. Genre que le gars louche qui travaille au dépanneur à côté de chez moi qui cache avec un petit collant les dates d’expiration sur les produits laitiers pourrait un jour décider de s’acheter une machine au laser et s’autoproclamer esthéticien du poil. Ça me stress un peu, j’essaie de fouiller dans mon cerveau voir si l’article parlait du Québec ou d’un coin obscure dans le monde. C’est flou. Mais je suis en bobette/camisole sur une genre de chaise de dentiste il est un peu trop tard pour changer d’avis. (Petite prière pour que l’article soit pas d’ici, merci.) Je me souviens que ça disait qu’il y avait une madame qui après un traitement avait fini avec la peau brûlée en énorme quadriller sur les jambes, pour toute la vie. Dans les tout-inclus ça serait gènant en bikini sur la plage à côté des jeux d’échecs géants. J’ai pas envie d’hypothéquer toutes les années de jupes trop courtes qui restent encore devant moi; l’été en jeans moulants c’est pas mal moins plaisant aller danser. Le denin comme une deuxième peau s’imbibe de sueur et c’est pas sexy se sentir comme une éponge. On se souvient tous des annonces de spongie. Personne french spongie. Des yeux je fais le tour de la pièce à la recherche de certificats encadrés; pour la machine, pour la clinique, pour la madame. Aucun. Beaucoup de petits pots de bambous et de fausse peinture de Monet par contre. Les Nymphéas deux fois, il devait être en solde sur le site des rabais. J’aurais dû regarder dans la salle d’attente pour les certificats. J’aurais dû arriver d’avance au lieu d’écouter Friends. Maudit Ross pi ses dents blanches.

Une madame bien portante, mi-cinquantaine je sais pas j’estime je juge, entre dans le local et s’installe à côté de moi sur un tabouret en cuirette vert pâle comme les bambous. Elle dégage l’attitude de quelqu’un qui connaît sa job, la poignée de main solide l’air de dire qu’elle a fait ça toute sa vie. Elle a aussi un petit quelque chose d’ésotérique derrière sa permanente et ses lunettes en demi-lunes genre qu’elle pourrait lire l’avenir dans mes poils de dessous de bras prêts à être déclaré en voie d’extinction. Ça brûle vite comment d’ailleurs, des poils de d’sous d’bras, jcomprends pas?

Le problème avec ma petite madame – Louise qu’elle m’apprend, dans son monologue sur les potins du 7 jours–  c’est sa broche en forme de paon accrochée à sa veste en tweed fleurie avec épaulette. Perdue dans un jardin textile, le paon me donne l’impression que Louise c’est pas juste une astrologue capillaire c’est aussi ta matante qui prend une recette pi qui change tous les ingrédients par quelque chose « qui va faire la même affaire » qui finit par te donner un pâté chinois au lieu d’une lasagne. « J’comprends pas pourquoi c’pas très bon, pourtant j’ai pris la recette de ricardo! » Des patates pi des pâtes, ça a beau être des féculents les deux, s’pas pareil. J’ai moyen envie d’avoir le cutané en pâté chinois brûlé en forme de jeu d’échec. La chienne me pogne. Faut que je sorte d’ici, au plus maudit.

Au moment où elle avance ses lunettes astrales sur le bout de son nez et se penche dangereusement rapidement vers ma cheville droite, je m’invente une envie d’uriner. J’suis tellement nerveuse que je hurle mon besoin d’aller aux toilettes, un peu comme si je me portais volontaires pour les Hunger Games. Je ramasse mes pantalons et ma veste comme une voleuse, Louise me fait des gros yeux. Elle sait ce qui va se passer. Elle en a vu d’autres des p’tites filles qui se sont pris des coupons sur un coup de tête. Je trottine jusqu’à la salle d’attente en lui faisant un sourire de j’m’essssscuse j’assume pas encore mes décisions. La franglaise réceptionniste me demande si « la treatement a bien passé »; elle elle sait pas que je suis en train de laisser tomber mes projets d’épilation. J’ai mon visage encore cripsé par mon sourire de m’esssscuse, le même que je fais quand je suis dans mon char et qu’un squiggie me barbouille le windshield; tout le monde reconnaît cette face-là. Est pas bien perspicace comme madame. Je lui fais un ciao-bye de la main pour qu’elle comprenne qu’il y aurait pas de second rendez-vous ça me fait penser à mon amie qui donne des high-fives aux gars à la fin d’une mauvaise date. Je pouvais pas faire plus clair. Je quitte les lieux aussi vite que je suis entrée.

 

En attendant (longtemps) l’autobus pour revenir vers Rosemont, j’ai pas grand-chose à faire à part regarder mes pieds, c’est pas super excitant comme coin de ville. Par terre, il y a une flaque d’eau en forme de thumbs up qui like clairement ma décision. C’est pas une coïncidence certain. La flaque d’eau me dit que j’ai bien fait de quitter les lieux.

J’ferai plus de recherches la prochaines fois qu’une envie pyromane de mon cutanée me pogne. D’ici là faudrait qu’j’retourne m’acheter des p’tits rasoirs cheap.  Sorry la planète pi mon portefeuille.

 

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