Printemps, souliers blancs et petit parapluie

J’ai pris la décision d’aller prendre une marche tout-à-l ’heure. Pour m’aérer le cerveau, pour me dégourdir le corps. Surtout pour sortir de mon hibernation et décrocher de netflix qui a pris la mauvaise habitude de tuer mes personnages préférés dans toutes mes séries sans exception. J’ai le cœur brisé par des humains fictifs. C’est un problème. Netflix devrait pas tuer des gens. Mais je pourrais aussi choisir un peu mieux mes prefs j’imagine. C’est plus naturel pour moi de m’attacher aux petits rôles, ceux qui ont trois lignes gros max les figurants de qui on a eu pitié. Les principaux ils m’énervent ils prennent toute la place les maudits attention-whores. Ils survivent en plus. Pas les miens. La vie est injuste et tant qu’à prendre mes leçons de vie sur un écran d’ordi je me suis dit qu’il est temps que je les prenne du vrai monde! Ça va faire moins dure mon affaire.

Je marche lentement. Sans destination c’est difficile de se presser. En plus c’est une belle journée et j’ai la vie devant moi. Je regarde autour.

Ils sont beaux les gens aujourd’hui dehors dans les petites rues du Mile End, leur manteau tout ouvert la tête à découvert. Ils ont du soleil dans les yeux, dans les cheveux, ça brille de partout. La lumière fait des ricochets sur les dents blanches de sourire, les lunettes de soleil dans le front, les fenêtres des édifices. C’est aveuglant tout plein, je plisse des yeux et je me frippe le visage pour voir où aller et rien manquer du bonheur que le soleil a tapissé sur la ville. Ça reflète aussi dans la neige qui a fondu d’un coup qui fabrique des ruisseaux comme des petites rivières en bordure des rues. Les ruisseaux nouveau-nés sont énergiques. Ils zigzaguent sur le pavé et font la course avec les vélos qui passent et qui m’éclaboussent les espadrilles blanches. Ça me dérange pas. Au contraire, des traces de belles journées sur les souliers ça me fait plaisir! Ça me donne quelque chose à me rappeler dans les journées moins belles où j’me regarde les pieds. Elles étaient trop propres à mon goût de toute manière. Elles sont neuves je les ai acheté l’hiver.

Du bout des orteils, je donne des coups de pieds sur une petite roche en forme de peace que je traîne depuis trois coins de rue. Le trottoir est une courtepointe de dessins à la craie des enfants qu’on laisse jouer dehors jusqu’à l’heure du souper. Mon caillou voyage par-dessus des cœurs, des chats, des chiens; un jeu de marelle une carte au trésor des flèches qui doivent bien mener quelque part. C’est coloré pour les dessous de semelles, ça me chatouille la rétine. Les murs des édifices que des artistes anonymes ont utilisés comme canevas ont le pigment saturé. Un visage de femme avec une ville des forêts et des chutes d’eau pour cheveux se fait photographier par des passants avec un faux-vieux polaroïd sur l’avenue Laurier. Le surplus de créativité urbaine est stimulante à regarder. J’me dis qu’ils sont chanceux de pouvoir la mettre sur papier glacée et à défaut de pouvoir me l’imprimer en instantané, je sors mon vieux cellulaire qui fait des clichés corrects si tu les agrandis pas. Je fais comme eux et je la prends en photo #nofilter. Je ne la publie même pas, je la garde pour moi. Entretemps je perds des yeux ma petite roche, je lui souhaite une bonne continuité dans ma tête et du succès dans ses projets de promotion de la paix. J’en trouve une nouvelle, mais c’est pas pareil. Elle roule moins bien. J’abandonne le projet, de toute façon j’ai trop de choses à observer pour me garder le regard fixé sur un petit morceau de route, sûrement arraché d’un nid de poule de la rue Bernard. Adieux caillou!

Je poursuis mon chemin vers nulle part. Les bancs de parcs qui font face aux commerces renouent avec les fesses des inconnus qui les avaient boudés toute une saison. Les gens s’y donnent rendez-vous. Certains sont assis les yeux fermés pour bien savourer leur premier coup de soleil de l’année. D’autres se donnent des becs en plein air en attendant l’autobus sur St-Laurent. Un beau garçon est allongé, un livre blanc tout mince de recueil de nouvelles ou de poèmes je sais pas j’espère j’imagine au-dessus du visage. Dans la rue, pas juste sur les bancs de parc, ça parle fort, ça rit beaucoup. Ça court aussi, les grands en ligne droite, les petits dans toutes les directions sauf celle où tu t’en attends. Il faut rester attentif. Les jeans troués aux genoux à force de tester la gravité, un ptit garçon rit aux larmes d’un chiot tout frisé curieux de sa collation de tranches de jambon. Ça jappe ça crie, ça va bien dormir ce soir. C’est vibrant aujourd’hui dehors! Les arbres aussi ont repris bonne mine et se pompent la vie jusqu’au bout des feuilles qui ont encore bien du temps avant de se montrer. Les troncs d’arbre coulent du nez, l’air sent sucrée. Sur les branches, des petits bourgeons gros comme des raisins secs font des coucous aux moineaux de retour de vacances. C’est tellement beau, le retour des oiseaux, le réveil de la nature en plein centre urbain.

J’suis heureuse comme tout et pour rien. J’ai oublié Netflix et les gens morts. Montréal le printemps, c’est la plus belle de toute. C’est la saison municipale du sourire, celle où la ville fleurit après un hiver où tout le monde est resté enfermé dans leurs appartements à faire jouer de la musique qui sent le feu de foyer et la campagne. De la musique de chalet au chaud, de saxophone d’ambiance, de guitare grattée avec des larmes, des tounes tristes qui confirment le goût de pas aller affronter la neige qui fouette le visage, le vent qui collent les parois du nez ensemble, la glace qui casse les chevilles des filles et les poignets des gars. Après quatre-vingt-dix jours de manque de vitamines D, de manque d’humanité de chaleur du soleil de chaleur humaine, les gens prennent la rue et sortent de leurs quartiers généraux pour habiter leurs quartiers en entiers. Il y a quelque chose de magique avec le printemps, le vrai. Pas les faux-printemps de Floride qui passe de 11 à 20 degrés. Oui, il y a quelque chose de magique avec le printemps québécois qui te catapulte du négatif au positif, tant dans les Celsius que dans le moral. Les gens s’échappent de leurs cocons et prennent l’air avec ou sans raison. Il y a une urgence de vivre qui se fait pas ailleurs, l’urgence de pallier à trois mois de déficit relationnel, d’isolement contextuel. Le monde se redécouvre et s’analyse les traits de visage qui étaient cachés sous les tuques et les foulards, tout le monde se fait beau. Partout, ça se fait des eyes-contacts volontaires, ça se dit bonjour, ça se cède le passage. Ça s’offre des verres.

Tous les garçons que je croise sont beaux.

Je m’installe sur une terrasse ouverte beaucoup trop tôt pour l’année avec mon manteau d’hiver à moitié déboutonné pour mieux m’adonner à l’observation de cette faune montréalaise qui se réveille et qui s’anime. Je pratique mes clins d’œil au cas où je reconnaîtrais mon âme-sœur dans la rue. J’me sens game à ce point-là. C’est à cause du printemps. Je demande à la serveuse quelque chose qui goûte le soleil, les oiseaux qui chantent pi les beaux gars qui passent. Elle rit parce que la saison oblige. Elle trouve pas ma demande bizarre et me propose une pinte blanche de quelque chose de local. Je sens que je peux lui faire confiance, même si j’aime pas la bière. Elle revient avec le verre le plus gros que j’aie jamais vu sur terre, couronné de deux morceaux d’ananas un de mangue trois tranches d’orange et un petit parapluie rose flash. Elle me fait un clin d’œil, j’suis pas la seule à me pratiquer.

Son cocktail exotique manque pas de se faire remarquer, une tête blonde pleine de boucles s’arrête à côté de moi, dehors, à côté de la terrasse. « Allo je collectionne les petits parapluies pi les numéros de téléphone des filles belles » Un six pieds d’épaule et de voix tannante se tasse un peu pour me cacher le soleil que j’avais dans la face par exprès. Il a eu œil bleu, un œil vert, comme le chat de ma mère et un bracelet avec un p’tit signe de peace comme mon caillou. Il est encore plus beau que les gars beaux qui marchent dans la rue. Pas surprenant qu’il soie pas gêné de me dire qu’il a une collection de cœurs des filles.

« Es tu bin grosse ta collection?

  • Laquelle?
  • Les petits parapluies.
  • Non, j’ai décidé d’commencer ça aujourd’hui. Ton beau rose serait mon premier»
  • Pi les numéros de téléphone des filles belles?
  • Même affaire.
  • Ah bin, belle initiative »

Le printemps me fout les papillons dans le ventre et l’inconnu blond me fait un clin d’œil moqueur de son œil bleu. C’est tellement inhabituel comme situations, de ses iris à cette rencontre, que je me sens game.

« Tu peux pas avoir les deux, faut que tu choisisses. »

Il sort son cellulaire aussi archaïque que le mien et me le tend. J’entre mon numéro mon nom en tapant trois fois sur les chiffres pour changer de lettre. Après un gros sourire et un eye-contact d’un solide trois secondes super volontaire, il lève les sourcils, pique mon parapluie et part en sifflant dont worry be happy. Je reste figée je sais pas trop combien de temps à me sentir intriguée/confuse/contente/surprise, j’me mets à croire que c’est pas vraiment arrivé tellement il est passé comme un coup de vent. Je fixe la tache sur mes souliers ça va me faire un maudit beau souvenir de belle journée.

Je reçois un texto. «  C’t’une blague l’histoire des collections. J’t’invite à prendre un piña colada ce soir? Promis j’te volerai plus tes parapluies. »

 

 

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Photo par Alex C.D. sur Fashion is My Religion par Naomi Larocque

 

 

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