La fin de l’enfance

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1er juillet et j’ai ma vie tout au complet dans des boîtes en carton qui attendent d’embarquer dans un camion beaucoup trop cher vers leur prochaine destination. Mon nouvel appart il sera beau, au coin des deux rues où tout le monde va les soirs d’été pour flâner sur des terrasses, écouter des concerts gratuits. Il est plein de grandes promesses d’une année qui pourrait être encore plus belles que les dernières. Malgré ça, j’ai pas le cœur pour des bières aux agrumes pi des festivals de musique, j’ai de la peine. 1er juillet, jour de déménagement pour tout le monde. Même mes parents. À l’autre bout de la ville, à une trentaine de kilomètres, eux aussi sont dans les cartons. Ils disent adieu à leur belle grande maison. À notre maison. À ma maison. Ça me fait mal par en-dedans.

À quatre pattes dans mon petit salon un peu moisi de 3 et demie dans Mile-Ex-Parc-End, j’ai des piles de trucs cheaps de cuisine, de décoration, achetés au dollorama qui vivent pratiquement toujours dans leurs boîtes prêts à plier bagage en un clin d’œil vers une nouvelle destination. Ils ont jamais eu la prétention de se sentir permanents. Puis il y a ces autres cartons dans un salon pas moisi du tout beige pâle choisit par maman-papa, emballés plus doucement pleins de mes bébelles qui n’ont jamais rien connu d’autre qu’une chambre rose avec des rideaux en dentelles et des murs avec des poster de bands et d’acteurs de Dawson Creek. Sur ma balance sentimentale l’un pèse plus que l’autre.

Ça fait des années qu’ils en parlent, qu’ils trouvent ça trop grand pour deux une maison qui est faite pour cinq. Ça leur pèse les tympans d’entendre de l’écho à chaque pas qu’ils font et payer l’électricité pour une piscine chauffée pas assez souvent visitée. Le corridor est trop long avec ses trois dernières portes toujours fermées pour cacher le bordel de nos chambres à coucher abandonnées. J’ai toujours trouvé ça un peu niaiseux qu’après même être déménagée de chez mes parents, on me demande encore d’aller ranger ma chambre. Alors elle est restée comme elle a toujours été, et pire encore, parce qu’à chaque visite dans mon enfance, j’ai ressorti des bouts de souvenirs que j’ai laissé par terre en une exposition de musée qui n’intéresse que moi. Des lettres pliées en origami du secondaire, des bulletins du primaire, des poupées de bébés, des morceaux de casse-tête orphelins. Mille et une petite tranche de vie éparpillée dans une maison qui m’a vue grandir, qui a nourri mes rêves, mes joies mes peines. Ça fait des années que mes parents se plaignent de nos traîneries pi des escaliers qui craquent plus qu’avant. Il y a plus leurs enfants pour inventer des histoires de fantômes cachés sous les planchers de bois flottants. Ça fait longtemps qu’ils en parlent qu’ils veulent un petit chalet dans le bois tranquille avec juste une chambre à coucher et demie, si tu comptes le matelas qui se gonfle dans une pièce qui aura une fonction autre que celle de dormir. Mais ils avaient beau jaser de leur projet moi j’y croyais pas vraiment. Ma maison, ma famille, mon enfance restaient immobiles dans ma tête, à l’abri du temps. Le temps  c’était pour les autres, il affectait d’autres vies pas la mienne. Alors quand ils nous ont annoncé la grande nouvelle ça m’a donné un coup. Pendant des jours je me suis senti comme une boule de nerfs, tout me faisait mal tout me faisait de la peine. J’avais le corps à vif à force de me détacher des petits bouts de ma jeunesse comme si je m’arrachais des morceaux de peaux, des morceaux de moi. Je me suis enfermée des jours dans la chambre qui me connaît plus que moi-même à faire le tri de tout ce qui me rattachait encore à mon enfance, des boîtes à donner très grosses, des boîtes à garder très petites et des piles de trucs indécis qui faisaient le saut entre l’une et l’autre des catégories. J’avais peur de laisser derrière quelque chose d’important.

J’ai dit bye à une porte que j’ai si souvent claquée. Pour le drame, pour les autres autours. On claque pas des portes pour soi-même ça a pas le même effet. J’aimerais ça pouvoir avoir comme dans les films une partie de mur avec des marques de crayons qui disent mon âge ma grandeur, mettre la scie dedans et la clouer sur le mur de la maison où je ferai grandir mes enfants avec leurs propres marque de crayon à côté. Mais j’ai pas ça. À la place j’ai tout plein de souvenirs en tête que je pourrais pas fixer au mur pour être sûr de m’en rappeler mais qu’il faudra que je fasse de l’exercice de mon cerveau pour me souvenir qu’ils ont existé pi pas me fier sur des bouts de papiers qui traînent sur le plancher pour me chatouiller la mémoire long terme. Les papiers tôt ou tard s’accumulent et vont à la poubelle, les barbies tôt ou tard sont trop nombreuses et doivent aller faire sourire d’autres tit-culs. C’est toys story 3 en real life et c’est encore bien plus triste en vrai. Je fais le deuil de mes jouets. De moi un peu.

C’est bébé lala en maudit pleurer pour des toutous qui s’en vont jouer avec d’autres enfants, mais j’ai de la peine pareil. T’as beau avoir ton permis de conduire, puis avoir 18 ans, payer tes comptes d’hydro puis te trouver ta job de vie, ce qui marque le moment où tu deviens adulte pour de vrai pour de bon c’est le moment où tu réalises que si tout tourne au vinaigre ou si t’as le gros moton, tu as plus l’option de courir vers chez maman-papa pour dormir dans ton lit avec une couverte en minou mauve dessus. Admettons que sur un coup de tête je vends tout ce que j’ai que je plie les bagages pour découvrir le monde, quand je reviens j’ai vraiment plus nulle part où aller qui serait à moi. T’es adulte au moment où tu deviens orphelin de ton quartier général et où t’as plus le choix de trouver ton réconfort dans des courts-métrage de ta vie dans ta tête plutôt que dans ton cocon d’enfance matériel. C’est une maudite grosse étape. Demain, après les camions les cartons, je serai une adulte. Mon appart ça devra être ma maison.

J’ai de la grosse peine. Je me sens pas full prête.

 

Je sonne comme quelqu’un qui s’est enraciné le cœur dans une bâtisse et qui a jamais bougé de sa vie. Je me sens comme ça. J’ai déménagé avant, elle est pas là la question. Mais c’est pas la même game déménager d’un apart pi déménager de sa maison, la seule que t’as connue, celle où t’as grandi. Déménager d’un appartement c’est différent, un moment donné l’endroit fait son temps et les murs ont pris les odeurs de tous les gens qui y sont passés, tes meubles ont pris la forme de tous les corps morts que t’as ramenés soule les soirs de fête d’été. T’arrive au point de saturation d’évènements et d’individus cools qui ont franchi ta porte tout commence à avoir l’air répétitif, tu sais plus où frencher pour avoir des souvenirs nouveaux. Il est temps de bouger. Un apart ça feel comme une coupe de cheveux des couettes rouges c’est beau un moment mais après ça devient achalant ça ressemble pu à comment tu te sens à dedans et tu passes à autre chose. Mes appartements c’est mes franges, mes tresses, mon toupetts. En comparaison, ma maison c’est ma face genre. Pas pareil. Pas facile à changer.

Maintenant il faudra que mon appart ma coupe de cheveux ça soit ma maison ma face moi, qu’il me ressemble pour de vrai, que je l’habite au complet. Je dois me partir ma propre collection de tupperware d’adulte et arrêter de collectionner les pots vides de margarine et les couvercles qui ferment pas hermétiques. Je me coupe le cordon à coup de contenants de plastiques et de boîtes en carton.  Ça me fait de la peine je suis bébé au boute. Aller chez maman-papa ne sera plus comme rentrer chez moi.

Je serai en visite chez mes parents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*photo creds, je la trouvais bin bellel’image s’pour ça: soumissionsdemenageurs.ca .

 

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