La petite brassière noire

C’était une journée de merde. Mais pas tant de merde en même temps. J’avais pas perdu ma job ou un proche, mon char était pas tombé en panne au milieu de l’autoroute 15, j’avais de quoi manger dans l’frigo du linge à me mettre sur le dos pi un toit sur la tête. Overall, j’étais pas tant dans la merde, mais j’me sentais comme si. J’m’étais levée ce matin-là avec le gros moton. Je me sentais laide pi pas intéressante pi grosse. J’analysais ma vie de par au-dessus, tsé quand tu fais semblant d’être pas toi et que tu décides de te juger, pi j’trouvais que j’allais nulle part pas mal. J’avais constamment une p’tite larme sur le coin de l’œil qui attendait pas grand-chose pour me mouiller la joue. J’étais comme un barrage de castor humain et j’me sentais craquer un peu au milieu. Un grosse boule de peine pas d’estime. Il y a des journées comme ça.

C’était la fin de semaine et il faisait beau. Je m’en souviens parce que j’étais pognée dans une conversation de groupe sur facebook d’amis-connaissances qui allaient au parc pique-niquer pi qui avaient bin de la difficulté à se répartir la bouffe à amener. Trop de baguettes, pas assez de légumes selon moi. Mon cellulaire sonnait tout le temps, à chaque fois je faisais le saut. À chaque fois plus stupide que la fois d’avant j’pensais que quelqu’un m’écrivait à moi personnellement, pour m’envoyer du love en texto ou du support par messenger genre hey lâche pas t’es awesome pi demain ça ira mieux. C’était con entre autre à cause de la maudite conversation de groupe je le savais au fond que mon cell sonnait pour des histoires de viandes froides pi de salade de macaroni. C’était con aussi parce que c’est rare qu’on s’écrive entre amis juste pour se donner des thumbs up d’habitude un message ça vient avec une requête quetchose comme prendre des nouvelles aller bruncher partager un potin pas juste pour dire salut en passant t’es belle t’es cool t’es full capable. Ce qui était le plus con d’espérer un boost personnalisé de mon blues de la journée c’est surtout que j’avais dit à personne que j’feelais pas bien ce jour-là. Comme d’hab en fait. J’aime pas parler de mes caprices et de mes sautes d’humeur, je trouve que ça mène nul part en plus j’aime la version tout le temps contente de moi qui vit dans la tête des gens. Genre super dynamique pi créative pi pas mal plus sympathique que mon nez rouge pi mes yeux en presque chute du niagara à peu près 10 jours par mois (le tiers de l’année si tu comptes). Des fois j’espère que quelqu’un devine par télépathie que j’t’en train de tourner en rond comme une larve dans mon appart. Des fois j’me dis que c’est mieux pas en fait, parce que j’aurais rien à dire d’intéressant, à défaut d’être l’fun je compenserais en racontant des jokes pi avoir l’air over joyeuse  ça me drainerait le peu d’énergie que j’ai qui devrait servir à remplir le trou que j’me suis creusé dans l’fond du cœur pour pas de raison.

J’étais assise par terre. Le soleil perçait mes rideaux pi réchauffait mon chat étalé comme une crêpe sur le plancher. J’avais l’goût d’être un chat moi aussi pi laisser l’été me fondre la glace autour du moral, mais j’étais loin d’avoir la motivation pour me déplacer les fesses jusqu’au parc où tout le monde avait apparemment envie d’aller avec leurs milles baguettes de pain. Ma bébé terrasse semblait être un objectif plus réaliste pour attraper quelques rayons de cancer de peau qui te donnent l’air en santé. Pour ça il fallait d’abord que je sois habillée pi s’habiller en soi était un projet qui me faisait chier. Quand j’me sens moche pi mal aimée pi seule pi plate, j’reste toute nue. J’sais pas pourquoi. C’est de même.

En traînant les pieds sur le chemin de ma garde-robe, mes yeux ont croisé une brassière pas pire cute que j’m’étais achetée dans le temps que j’avais quelqu’un avec qui regarder du netflix en bobette régulièrement. Elle était par terre en plein milieu de la place. Faut dire que mon chat dort en boule dans mes tiroirs à moitié ouverts, pi souvent en s’réveillant il ramène avec lui des p’tits bouts de moi pi les éparpille sur le plancher dans l’appartement comme le conte du p’tit bonhomme biscuit qui laisse des miettes pour retrouver son chemin vers je sais pas trop quoi à moins que ça soit celui des p’tits enfants qui mangent une maison en bonbon faite par une sorcière qui veut les manger eux? J’t’un peu mélangée dans mes histoires pour kids. Pi ça m’tente pas de googler, j’pas certaine de mes mots clés. Maudite journée. Ça fait que c’est ça. Hier par terre il y avait un top de pyjama aujourd’hui un soutif noir. Blame it on the cat.

La maudite p’tite braw en dentelle noire rembourrée comme les épaulettes des vestons de ma mère m’a accroché le regard et mis une idée dans la tête. Une affaire que j’avais pas fait depuis longtemps genre deux semaines c’est long quand même. J’allais me commander mon double f pour me faire livrer de l’attention à domicile. Pas super sain mais possiblement mieux qu’être à poil en étoile sur le plancher en attendant que l’envie de me déshydrater par les yeux passe.

J’ai donc décidé d’envoyer un snapchaton à l’homme-testostérone qui aime bien me visiter la nuit les soirs où il perd des parties de beerpong et qu’il a personne pour le consoler sur place. Maudite belle invention pratique ça le snapchatte d’ailleurs pour éliminer la quantité d’aubergines pas le légume que tu reçois en texto par les gars tinders pas de classe, c’est weird et impersonnel et franchement pas full beau fais pas ça on le montre à toutes nos amies pi on trouve pas ça hot on en rit tu vaux plus que ça. Au moins snapchat fait disparaître le traumatisme eggplantain. Invention pratique aussi quand on souhaite envoyer des signaux pas subtils ni confus pentoute genre une photo de moi avec la petite brassière cute, histoire de donner le ton à ma requête d’affection de corps. C’était un aprem d’été de chaleur d’alcool au parc Laurier sûrement que mon ami de nuit était en train de perdre une partie de houblon kètpart.

Une demi-heure sur mon projet fedex-humain j’avais déjà changé trois fois de outfit. Même si le snap c’est plaisant et efficace, j’fais moyen confiance en la technologie et son option complètement contre-productive cave de screenshoter ce qui sensé disparaître. Fallait donc que j’aie juste assez de tissu pour couvrir tout ce que je serais gênée que mes grands-parents voient à TVA nouvelle, mais assez de peau pour que le récepteur du message éphémère fasse comme oh okay, j’comprends ce que tu veux et l’urgence du besoin. J’ai pris à peu près 50 photos peut-être sûrement plus avant d’en avoir une où l’angle de mon dos donnait l’impression que j’avais fait beaucoup de squats sur plusieurs années où mon décolleté tombait à la bonne place où en forçant fort fort des muscles de ventre ça faisait presque comme si j’avais un 2 packs d’abdos. Une photo où j’avais pas de gras de bras ni de bas de face tout crispé de concentration à prendre une pose style yoga peu naturelle vu que j’ai pas fait de yoga depuis un bout de temps. Genre depuis que j’suis née. Entre temps j’ai également testé toutes les pièces de mon appart toutes les lumières aussi pour trouver un combo parfait de lumière naturelle dans le visage mais beaucoup de light aussi dans mon dos pour que j’aie comme un halo pi qu’on me devine les contours des sous-vêtements éclairage ange et démon en bref.  C’est un art un photoshoot digne de vogue une des choses les plus complexes être une fille à jeûn qui envoie un snap pour stimuler des idées mauvaises mais rester une bonne fille en même temps. Trouver sa beyonce intérieure qui te crie yo t’es femme t’es forte ton corps ta décision t’es sexy le monde entier mérite de te voir c’est pas toujours évident quand t’as la société au complet qui continue d’appliquer le principe yo t’es une femme tu vaux moins si t’es sexy t’es slut mais faut que tu le sois parce que les magazines pi la tivi pi les films de chars le disent. À mi-chemin entre les doubles standards c’est toff de savoir la marche à suivre de pas se faire juger de pas s’autojuger non plus surtout quand on est pas certain si l’objectif du moment tombe quelque part dans le spectre d’un discours féministe. J’espère que oui mais genre j’sais pas, installée toute en pretzel avec des lumières partout autour du corps pas confo pour deux cennes, si ça m’empower beaucoup cette épopée photographique. Je me sens pas super championne dans mes statistiques de savoir que sur 50+ photos y’en ait juste une que j’aime de moi mais d’un autre côté j’me trouve vraiment hot sur celle que j’ai choisie pi ça c’est quand même une grosse victoire sur mon estime de marde. Je suis ambivalente je me demande si les gars sont pognés dans autant de dilemmes perso pi socio quand ils envoient des photos de leurs parties. Sûrement pas, l’angle pi la lumière sont jamais bien bons. Les dilemmes gars versus filles c’est comme les couleurs. Les gars en voient quatre j’pas mal sûre. Nous y’a 150 teintes de rouge maudit. Je le sais j’hésite en esti quand je magasine des vernis pi des rouges à lèvres. Ils sont chanceux eux de s’en foutre de tout ça pi d’avoir été élevés en se sentant cool.

Avant que je me laisse trop de temps pour remettre en question la belle demi-heure de perte de temps de vie que je viens de passer, j’envoie mon snapchatouille-yeux. Je vérifie 47 fois le destinataire en déroulant toute la liste de mes contacts pour pas que je refasse comme l’autre fois où j’ai envoyé une photo de triple menton à un gars cute au lieu de ma best c’était gênant j’imagine encore moins à quel point ça serait déplaisant longtemps envoyer moi-même en sous-vêtements à quelqu’un de random genre le fils de ma voisine qui s’est ajouté automatiquement dans mes contacts parce que j’ai son num de cell au cas où l’alarme chez sa mère parte.

Envoyé. Carré rouge bien opaque dans mon écran j’attends qu’il devienne transparent ça peut durer un moment entre la commande pi la livraison de ma marchandise je sais pas j’espère.

Comme je suis déjà au tiers habillée, je poursuis sur la même lancée, me mets une petite robe et vais m’asseoir sur la terrasse mon chat couché sur mes cuisses. Peu importe ce qui ressortira de mon snap, y’aura eu ça de bon, j’suis plus en boule dans mon salon.

 

 

Les Anodines XX

 

 

 

Photo par IG: theryangeorge

 

Publicités